« Quand Donald Duck parle francoprovençal » : entretien avec Fabio Armand
mis à jour le 12 mai 2026
ESTRI - School for international careers
Maître de conférences et enseignant-chercheur à l’UCly, Fabio Armand s'intéresse aux questions liées à la linguistique et à l’anthropologie. Originaire de la Valée d’Aoste, il a récemment participé à un projet original : l’adaptation d’une histoire du magazine Topolino, la version italienne du Journal de Mickey, en francoprovençal valdôtain. A l’occasion de sa conférence « Quand Donald Duck parle francoprovençal... Traduire des bandes dessinées dans une langue minorisée », il revient sur cette publication et sur la transmission des langues régionales.
Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur vos origines ?
Je suis originaire de la Vallée d’Aoste, où j’ai grandi en parlant le francoprovençal valdôtain. Très tôt, je me suis intéressé aux langues et aux parlers locaux, au point d'envisager de devenir dialectologue spécialiste en francoprovençal. Un tournant important a eu lieu lors d'un voyage en Népal en 2010. J’y ai découvert une autre manière de penser les langues, les cultures et les relations humaines, et j’ai décidé de me tourner vers l’anthropologie. J’ai obtenu un master en anthropologie à l’Université de Turin, puis j’ai réalisé un doctorat en co-direction entre Turin et Grenoble, avec trois années de recherche au Népal. Avant cela, j’avais suivi une licence en communication interculturelle, avec des enseignements en dialectologie et linguistique.
J’ai terminé mon doctorat en France en 2016, puis je suis arrivé à l'UCLy en 2017 car l'université recherchait un linguiste dont la langue maternelle était le francoprovençal. J’enseigne à l’ESTRI depuis 2019 : j’y donne des cours de sociologie de l’ethnicité et d’initiation à l’interculturalité en italien, ainsi que des cours de linguistique française, au sein de la licence LEA.
Le francoprovençal, une langue romane fortement fragmentée
Qu’est-ce que le francoprovençal valdôtain ?
Tout d’abord, le francoprovençal ne se limite pas à la seule Vallée d’Aoste. C’est une langue transfrontalière, historiquement présente entre la France, la Suisse et l’Italie. Elle est issue du latin, comme les autres langues romanes, mais avec une évolution propre. Lyon en a d’ailleurs été un centre important de diffusion !
Le valdôtain, lui, correspond à la variété parlée en Vallée d’Aoste. Mais il existe une grande diversité dialectale : presque chaque village possède sa propre variante.
Pourquoi cette fragmentation est-elle si importante ?
Il y a une fragmentation très forte, car à partir de la fin du Moyen Âge, Lyon a progressivement abandonné le francoprovençal au profit du français. Sans centre normatif, la langue s’est fragmentée et a évolué en de nombreuses variétés linguistiques locales.

Topolino en francoprovençal valdôtain : un projet de valorisation et de transmission
A l’occasion de la Journée nationale des dialectes et des langues régionales en Italie, le magazine Topolino a publié une édition spéciale avec quatre traductions en langues régionales : valdôtain, génois, bolognais et catanzaro.
Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
Le responsable de ce projet pour Disney Italie, le professeur Riccardo Regis, est l’un de mes anciens enseignants de licence à Turin. C'est lui qui a pensé à moi pour le francoprovençal.
Quel était l'objectif et quel est l’intérêt de faire entrer une langue régionale dans la culture populaire ?
C’est avant tout une question de transmission. Beaucoup de langues régionales perdent aujourd’hui des locuteurs. On estime qu'environ 800 langues sont parlées dans le monde, et qu'une quinzaine disparaît chaque année ! Ces langues souffrent d’un manque de prestige. Les rendre visibles dans des œuvres populaires permet de changer ce regard, notamment auprès des plus jeunes dans le cadre de cette publication. Ce projet contribue donc à la valorisation et à la transmission des langues régionales.
L’objectif est aussi de montrer que ces langues peuvent être modernes, créatives et adaptées à différents usages. Elles peuvent porter des récits connus et des personnages emblématiques, au même titre que des langues plus largement diffusées comme le français et l'italien, y compris dans des œuvres de grande diffusion comme Disney et dans des supports comme la bande dessinée.
En L.E.A, on parle souvent de traduction fonctionnelle, qui privilégie le sens et le contexte plutôt qu'une traduction littérale. Quelle approche avez-vous adoptée pour la traduction de ce numéro ?
Il s’agit clairement d’une adaptation. On ne se contente pas de traduire : il faut parfois créer de nouveaux mots. Ici, c'est une standardisation de la variété valdôtaine. Par exemple, pour la « figure de proue » d’un bateau, un mot qui n’existe pas en francoprovençal valdôtain, il a fallu inventer un terme en s’appuyant sur l’occitan et l’ancien provençal, qui disposent d’un vocabulaire maritime plus développé. On a ainsi pu créer la forme « fegueura de proa ».
Avez-vous été amené à créer d’autres expressions ? Quel passage vous a particulièrement marqué dans ce travail d'adaptation ?
Oui ! Des interjections notamment, comme « mondze me » pour exprimer une forte surprise, proche de « oh mon Dieu ». J’ai aussi utilisé le mot « dzaque », qui se traduit par « bien sûr ! , c'est évident ! ». Un passage qui m'a marqué est un extrait où Donald Duck a des échanges quelque peu houleux avec son oncle. En italien, il y avait plusieurs expressions familières et j'ai trouvé la recherche d'équivalents en francoprovençal très intéressante. Elle m'a amené à réfléchir à des expressions anciennes ou à des formes que l'on n'utilise presque plus aujourd’hui...
Une conférence pour sensibiliser les étudiants aux langues régionales
La conférence que vous avez donnée aux étudiants de l’ESTRI s’intitulait : « Quand Donald Duck parle francoprovençal... Traduire des bandes dessinées dans une langue minorisée ». Qu’est-ce qu’une langue minorisée ?
Il faut distinguer « langue minoritaire » et « langue minorisée ». Une langue minoritaire met l'accent sur le nombre de locuteurs. Une langue minorisée, quant à elle, renvoie à des rapports de pouvoir : c’est une langue dévalorisée ou marginalisée culturellement face à une langue dominante.
Quel était le but de cette conférence ?
L’idée était d’abord de sensibiliser les étudiants de l'ESTRI au francoprovençal, surtout à Lyon, où certains mots issus de cette langue sont encore présents dans le français local : « bugne », « traboule » ou « gone », etc. Nous voulions aussi leur montrer que les langues régionales ne sont pas des objets figés : elles évoluent, se construisent et peuvent être utilisées dans des contextes modernes, y compris dans la culture populaire.
Qu’est-ce que l’étude d’un tel projet peut apporter à des étudiants en LEA ?
Ce type de projet permet d’aborder de manière très concrète des problématiques que les étudiants rencontrent en LEA, notamment en traduction et en adaptation culturelle, et de comprendre que traduire, ce n’est pas seulement transposer des mots, mais aussi faire des choix culturels, sociaux et parfois politiques. Cela permet également d’améliorer la connaissance des langues romanes et de mieux comprendre leur évolution. Enfin, cela peut être un excellent exercice de réflexion sur la variation linguistique, la normalisation, et la manière dont une langue peut être adaptée à différents publics.
Quelle est aujourd'hui la place des langues régionales, et plus particulièrement du francoprovençal, dans l'enseignement ?
Le francoprovençal a été reconnu en 2021 par le ministère de l’Éducation nationale dans un cadre de promotion des langues régionales. Jusqu'ici, son enseignement restait limité et moins institutionnalisé que celui d'autres langues régionales comme le corse par exemple. Cette reconnaissance ouvre des possibilités pour leur enseignement au primaire et au secondaire, notamment dans les zones où elles sont historiquement présentes. Le texte rappelle que le français reste la langue de la République, mais reconnaît les langues régionales comme faisant partie du patrimoine national.
Peut-on enseigner une langue peu standardisée avec les mêmes outils qu’une langue nationale ou internationale?
Pas entièrement. Dans le cas du francoprovençal, il a fallu développer des outils spécifiques. A l'UCLy, et plus précisément à travers le projet ELAN (Ecole transfrontalière de la langue francoprovençale) porté par l'UR CONFLUENCE : Sciences et Humanités, un travail a permis de créer des modules d’enseignement, et même une graphie commune, pour faciliter l’apprentissage malgré la forte fragmentation des variétés. Cela montre bien que la didactique d’une langue comme celle-ci nécessite à la fois une adaptation pédagogique et une réflexion sur la standardisation.
Le jour de sa parution, le Topolino en francoprovençal valdôtain a été épuisé en quelques heures en Vallée d’Aoste.
« Perdre une langue, c’est perdre une vision du monde »
Que diriez-vous à quelqu'un pour le convaincre de s’intéresser aux langues régionales ?
Je dirais que perdre une langue, c’est perdre une vision du monde. On ne perd pas que des mots et des sons mais aussi un héritage culturel, une manière unique de percevoir et de comprendre le monde.
Le jour de sa parution, le Topolino en francoprovençal valdôtain a été épuisé en quelques heures en Vallée d’Aoste. Ce succès témoigne d’un réel intérêt du public pour les langues régionales et pour de nouvelles façons de les faire vivre.
Enfin, si vous pouviez adapter une œuvre célèbre en francoprovençal, laquelle choisiriez-vous ?
Je sais qu’il existe déjà 9 versions du Petit Prince dans différentes variétés francoprovençales ! De mon côté, je crois que je choisirais une œuvre engagée, comme La Ferme des Animaux, de George Orwell.

Fabio Armand est docteur HDR en Sciences du langage et en Sciences psychologiques et anthropologiques. Il est maître de conférences de l'Université catholique de Lyon (CNU 20. Anthropologie et CNU 15. Langues et littératures orientales). Rattaché à l’Institut Pierre Gardette et membre du pôle « Culture(s), Langue, Imaginaires » au sein de l'UR CONFLUENCE : Sciences et Humanités (EA 1598) de l'UCLy.
